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Prix du mémoire 2020 : Garance Abdat

Récompense décernée par la Société d’Études du Romantisme Anglais

Prix

Garance Abdat, élève normalienne en études anglophones, a reçu le 31 janvier 2020 le prix du mémoire de Master en études romantiques, décerné par la Société d’Études du Romantisme Anglais (S.E.R.A.), pour son mémoire de M2 intitulé « ‘Nature never did betray/The heart that loved her’: l'éthique du retour à la nature dans l’œuvre de Mary Shelley », rédigé sous la direction de Mme Christine Berthin à l’Université Paris Nanterre.

Biographie

Elève normalienne depuis 2016, Garance Abdat est actuellement étudiante à Sciences Po Paris. Ses recherches, menées sous la direction de Mme Christine Berthin, co-directrice du département d'études anglo-américaines à l'université de Paris X Nanterre, portent sur la littérature gothique et romantique. Son premier mémoire, « ‘The Tree of Knowledge is not that of Life’ ; or, From the Enlightenment to 19th century Gothic literature, the Rise and Fall of Scientific Utopias » étudiait les liens entre philosophie des Lumières, littérature gothique et notion de progrès. Le second, « 'Nature never did betray / The heart that loved her': l'éthique du retour à la nature dans l'oeuvre de Mary Shelley », s’intéresse à la question de la conscience écologique dans l’Angleterre romantique, à la mouvance écoféministe et à la philosophie politique de Mary Shelley.

Résumé du mémoire

Ce mémoire de M2, « 'Nature never did betray / The heart that loved her': l'éthique du retour à la nature dans l'oeuvre de Mary Shelley », se concentre essentiellement sur Frankenstein, The Last Man, Lodore et Falkner en faisant un détour par des œuvres moins connues comme Maurice et Mathilda.

L’idée d’un rapport privilégie entre le mouvement romantique et le monde naturel est un topos des études littéraires. Pourtant, la redécouverte de certaines œuvres opérée par l’essor relativement récent de la mouvance écocritique, postcoloniale et écoféministe a permis de mettre en lumière les correspondances entre les œuvres et interrogations romantiques et la situation présente d’une humanité confrontée de plein fouet aux conséquences écologiques de ses actions. Nourrie de littérature romantique mais aussi des essais politiques de ses parents, Mary Shelley a insufflé dans ses écrits un sentiment d’urgence face aux rapides bouleversements de son époque, appelant une réponse politique et sociale.

Ses premiers romans apocalyptiques, Frankenstein et The Last Man, lui permettent de dépasser le rapport romantique à la nature en tant que mère nourricière, adjuvant érotique et éducatrice, pour mettre en avant la nécessité de la considérer comme un acteur moral à part entière. En mettant en scène une humanité menacée de destruction par des catastrophes environnementales globales ou par une forme de concurrence inter-espèces, Shelley montre comment émerge au 19ème siècle la conscience de l’unité de l’espèce humaine. Mais The Last Man et Lodore sont aussi l’occasion de réfléchir en termes malthusiens à la destinée de l’humanité comme espèce, et au rôle qu’elle peut jouer dans sa propre destruction. En pointant du doigt les turpitudes du colonialisme et de l’industrialisation rapide, vecteurs de corruption, de pollution et de maladie, Shelley propose une tentative de théodicée, dans laquelle s’opposent le vice humain et l’apparente implacabilité du monde naturel. Pourtant, elle laisse entrevoir la possibilité de la rédemption à travers le thème du retour à la nature et du recentrement sur la sphère familiale et le local. Ce retour est l’occasion de redéfinir les rapports au monde naturel, mais aussi aux autres hommes, en favorisant un modèle fondé sur une famille choisie dont les membres sont unis par une éthique de la sollicitude qui dépasse le cadre de la famille patriarcale dans Lodore, Falkner, et Maurice. Ce nouveau modèle de sociabilité, égalitaire et faisant la part belle au travail des femmes dans le maintien du lien social, peut ensuite être étendu à la nature, actualisant l’impératif moral d’une existence harmonieuse et respectueuse des autres formes de vie.

Enfin, ce mémoire se propose de mettre en avant la transfiguration du romantisme opérée par Mary Shelley, qui se réapproprie un courant essentiellement masculin. La négativité et la culpabilité au cœur du projet romantique d’un Godwin ou d’un Byron se voient opposer un contre-art féminin, aboutissant sur un contre-modèle éthique, qui met fin à la célébration de l’égoïsme individuel au profit de la valorisation de la vie en société. Cette révolution passe par une réappropriation du genre mineur de la domestic romance, politisé pour devenir le vecteur d’une utopie domestique, prônant la réorganisation de la société basée sur la reconfiguration du foyer et l’élargissement du sens de la responsabilité collective.

Extrait choisi : 

« Le rapport du 19ème siècle au monde naturel englobe l’industrialisation croissante, la colonisation, les théories sexistes et raciales, mais également une nouvelle conscience de la place occupée par l’homme en tant qu’espèce dans un écosystème qui l’influence directement. Dans un contexte d’anthropocène et de profonde modification par l’homme du milieu qui l’entoure, la description du monde n’est pas seulement objective mais bien souvent prescriptive, cherchant à imposer une taxinomie faisant système pour ordonner les phénomènes naturels.

Etudier la représentation par Shelley de la nature implique donc de se positionner aux confluents de la science, de la politique, de la morale et de l’esthétique, toutes mobilisées au service d’un projet éthique de redéfinition des liens entre les êtres humains et leur environnement, mais aussi entre eux. Si certaines des considérations de Shelley sont directement inspirées de Godwin, Wollstonecraft et P.B. Shelley, elle se distingue par une modernité intellectuelle qui fait la part belle au localisme et à la notion d’ancrage dans un présent situé. Elle invite donc à renouer avec la notion d'oikos comme lieu d'habitation, et à redéfinir les rapports à la nature comme une extension de la domesticité humaine.

En raison de ces liens à la nature, ce travail se penchera longuement sur une logique relationnelle entre les lieux et les individus. Le concept d’« éthique de la sollicitude », défini par Fiona Robinson, pose l'identité et la subjectivité comme co-construites en interaction avec d'autres acteurs. Dépassant l'idée que l'homme est un animal social ou politique, l'ontologie relationnelle de la sollicitude affirme que les relations d'interdépendance constituent la réalité fondamentale de l'existence humaine.

Shelley conçoit l’être humain comme pris dans un réseau de relations : il est défini comme appartenant à une espèce, un pays, un lieu natal, une famille choisie. Dès lors, il déploie son existence dans un univers éthique dans lequel il a des devoirs et des responsabilités envers les êtres qui l’entourent. Mais cette responsabilité dépasse la seule sociabilité humaine et doit être étendue au règne animal et au domaine naturel. Le romantisme se fait donc le portevoix de revendications politiques et sociales, mais aussi morales, exigeant une reconnexion et une revalorisation de la relation entre les hommes et le monde naturel

En plaçant un projet éthique au cœur de son œuvre, Shelley pousse aussi à s’interroger sur le rôle de l’écrivain et sur l’utilisation de la forme roman pour faire passer des idées morales. En présentant le non-humain comme un sujet de fiction à part entière, Shelley offre au lecteur une expérience de pensée qui fait rentrer l'inanimé ou l'inhumain dans la sphère de l'éthique.

Mais l’insistance sur l’ancrage dans une réalité matérielle contient également un message politique, qui réclame de considérer la réforme sociale dans une continuité avec le rapport à la nature. A travers des propositions très concrètes de réforme éducative et affective à l’échelle de la famille, Shelley propose un programme éthique complet englobant le social et le naturel. L’utilisation du roman et la multiplication des personnages entrainent une multiplication des points de vue, qui rappelle les concepts bakhtiniens de dialogisme et de polyphonie : en multipliant les narrateurs peu fiables, Shelley pointe du doigt l’articulation entre le discours du narrateur principal et celui des autres personnages, ce qui permet de conserver des voix et des consciences indépendantes et de mettre en relief des intérêts contradictoires. Ce procédé permet non seulement de présenter arguments et contre-arguments rationnels et émotionnels à des idéologies divergentes, mais également de rappeler la nécessité de développer un cadre éthique réconciliant ces différents points de vue.

Enfin, le détour par la forme romanesque prend sens dans une culture genrée, dans laquelle la fiction est l’une des rares formes d’expression intellectuelle ouverte aux femmes. Par le biais de la fiction, Mary Shelley peut alors se livrer à des considérations politiques, écologiques et sociales. En se réappropriant le genre de la domestic romance avec Lodore et Falkner, Shelley concilie un impératif de respectabilité et de survie économique avec une certaine liberté intellectuelle qui lui permet de répondre à Godwin, Malthus et P.B. Shelley. »

Extrait de : Abdat, Garance : « ‘Nature never did betray/The heart that loved her’: l'éthique du retour à la nature dans
l’œuvre de Mary Shelley ». Mémoire de recherche rédigé sous la direction de Christine Berthin, Professeur des universités, Paris X Nanterre